Georgiy Sudakov, profession relayeur

Matthieu Monteiro
9 min readMay 11, 2023

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Si Mykhaïlo Mudryk est par son récent transfert à Chelsea, la tête de gondole de la formation du Shakhtar qui a dû émerger rapidement suite aux événements tragiques qui surviennent en Ukraine depuis plusieurs mois, d’autres noms devraient s’illustrer bientôt. Georgiy Sudakov est l’un d’entre eux.

Ce ne sont pas les débuts difficiles de Mykhaïlo Mudryk du côté de Stamford Bridge qui atténueront l’avis personnel que le natif de Krasnohrad entrera dans quelques saisons parmi les tout meilleurs joueurs offensifs au niveau mondial. Propulsant l’ukrainien formé au Shakhtar Donetsk à potentiellement rediscuter la hiérarchie des meilleurs joueurs que son pays natal a vu émerger. Un accomplissement qui ne sera néanmoins pas chose aisée pour une nation qui porte trois anciens Ballons d’Or en la personne d’Oleg Blokhin (1975), d’Igor Belanov (1986) et d’Andriy Shevchenko (2004). Les deux premiers obtenant cette distinction sous la bannière de l’URSS.

Mais contrairement aux trois hommes cités, Mudryk n’est donc pas formé au FC Dynamo Kyiv. Mais bel et bien au sein du rival qu’est le FC Shakhtar Donetsk. Club reconnu mondialement pour les conditions favorables d’évolution qu’il offrait à d’innombrables joueurs venus d’Amérique du Sud et essentiellement du Brésil. La fuite de ces derniers suite aux évènements tragiques qui ont lieu depuis Février 2022 en Ukraine ont permis néanmoins de mettre en évidence le travail fourni par ce club pour faire évoluer drastiquement sa formation ces dernière saisons. Et cela malgré les conditions déjà difficiles qui touchaient le club de Donetsk depuis 2014 et l’occupation de la région du Donbass. Délocalisant de force tout une institution loin de ses terres.

Mudryk est ainsi un porte-drapeau de cette génération qui a permis au Shakhtar, malgré le contexte exceptionnel qui a touché les clubs ukrainiens ces derniers mois, de faire bonne figure en Ligue des Champions lors de cette saison 2022/2023. Arrachant 6 points dans un groupe composé du Real Madrid, du RB Leipzig et du Celtic FC. Suffisant pour être reversé en Europa League. Porté par l’ailier désormais à Chelsea (né en 2001) mais aussi par le milieu de terrain Artem Bondarenko (né en 2000), le gardien Anatoliy Trubin (né en 2001), l’avant-centre Danilo Sikan (né en 2001) et aussi et surtout, un certain milieu relayeur nommé Georgiy Sudakov (né en 2002).

Car si Sikan est le seul cité qui a participé au triomphe de l’Ukraine à la Coupe du Monde U20 2019 (inscrivant 4 buts en 6 rencontres en étant un U18 à l’époque), Sudakov est le seul de cette liste qui était à l’Euro 2020, ayant eu lieu en 2021, avec l’équipe nationale d’Ukraine emmenée par Andriy Shevchenko. Sudakov n’avait alors que 18 ans et quatorze matches comme professionnel. A l’image d’un Oleksandr Zinchenko cinq ans plus tôt en France qui sortait à peine, à 19 ans, de sa première saison complète en professionnel avec le club russe d’Ufa. Avant d’être appelé telle la surprise à l’Euro 2016 par Mykhaïlo Fomenko.

Témoignage du statut élevé donné de manière précoce à Georgiy Sudakov au sein de son pays. Car si Mudryk a les arguments pour potentiellement discuter la place de plus grand joueur ukrainien, Sudakov lui, grand ami de l’ailier des blues, ne laissera probablement pas de place au débat quant au statut de meilleur milieu de terrain de l’histoire de son pays.

Photo n°1. Georgiy Sudakov & Mykhaïlo Mudryk (https://www.hitc.com/)

Georgiy Viktorovych Sudakov est né le 1e Septembre 2022 à Brianka, à l’Ouest de Louhansk, dans la région du Donbass. Il rejoint les structures de formation du FC Shakhtar Donetsk en 2017 à l’âge de 15 ans. Suivant une trajectoire limpide et précoce, il réalisera ses débuts professionnels le 21 Octobre 2020 à 18 ans face au Real Madrid en Ligue des Champions. Sous les ordres de l’entraineur portugais Luis Castro. Quatorze matches lors de cette saison 2020/2021 qui lui vaudront donc d’être convoqué pour le Championnat d’Europe des Nations à la fin de cette saison. Quatorze matches de nouveau la saison suivante prématurément stoppée pour les raisons déjà évoquées sous les ordres de Roberto De Zerbi. Avant cette saison 2022/2023 de l’affirmation définitive sous Igor Jovičević.

Lors des premiers matches télévisés de Sudakov, c’est au sein du milieu à deux du très dominant 4–4–2 des U19 du Shakhtar entrainés par Fernando Valente que l’ukrainien s’illustre. Montrant naturellement déjà de grandes qualités d’organisation, pour ressortir les ballons et pour faire progresser son équipe. Jusqu’à cette saison 2022/2023 où Sudakov démontre qu’il peut apporter sa qualité dans de plus nombreuses zones du terrain, tant à la construction qu’à la création. Se spécialisant néanmoins durant cet exercice sur un positionnement moyen tendant à gauche. Dû à un poste de départ comme relayeur au sein du 4–3–3 de Jovičević aux côté d’Artem Bondarenko au milieu. Et soutenu par le capitaine Taras Stepanenko comme sentinelle.

Cela reste dans toutes ces tâches de construction qu’il s’exprime le plus et qui met en évidence sa très grande panoplie dans les transmissions : claquées et au sol entre les lignes, enroulées ou tendues pour trouver la profondeur et les variations de jeu à l’opposé, la technique de passe de l’ukrainien est saisissante. Et lui permet ainsi d’atteindre depuis quasiment n’importe quelle position de départ, toutes les zones du terrain. Depuis son pied droit majoritairement. Pas assez de son pied gauche qui reste pourtant très correct.

Milieu relayeur par l’aspect progressif de son jeu de passe. Et milieu relayeur par son interprétation du jeu et des demandes tactiques du haut niveau. Capable par exemple de décrocher pour former cette construction à trois. Permettant la projection du latéral gauche et trouvant ces solutions de relance à l’intérieur. Tel un défenseur central extérieur faux pied.

Capable aussi au moment de construire d’attirer le bloc sur le côté gauche, d’être ce joueur liant les secteurs en trouvant facilement et rapidement à l’opposé soit le couloir intermédiaire, soit le couloir extérieur plus loin.

Capable enfin de recevoir aussi ces ballons entre les lignes adverses. Surtout au niveau du demi-espace gauche. Afin de percuter ensuite et d’agresser le dernier tiers adverse. Toujours régulièrement par la passe. Mais aussi par certaine projection de plus loin pour attaquer la surface.

Tant de comportements divers qui démontrent le large spectre de zones sur le terrain où l’international ukrainien peut avoir une influence et être ainsi ce relai significatif du plan de jeu de son entraineur.

Ses prises de balle et sa mobilité pour soutenir et proposer des solutions au milieu sont excellentes. Mais quand certains font de grandes différences et éliminent sous pression adverse dès leur contrôle ou par le dribble et les changements de direction, Sudakov est un joueur de deux touches. La première pour attirer sur lui. La deuxième pour trouver ensuite dans la très grande majorité des situations, la solution par la passe dans le dos de cette pression.

Et une série de détails préalables réalisée constamment qui permet à Georgiy Sudakov de se mettre dans les meilleures conditions. Via naturellement les différents scans de son environnement. Qui lui permette à la fois d’ajuster sa position afin d’être le plus éloigné possible de ses adversaires directs. Et avoir le maximum d’espace avant de recevoir et d’adapter sa prise de balle. Si l’espace face à lui le permet, la première touche l’emmènera face au jeu pied gauche pour accélérer ou transmettre pied droit. Cependant si la pression arrive, le joueur du Shakhtar fait en sorte de dominer en laissant l’adversaire dans son dos pour protéger son ballon. En effet, lors des phases de pressing adverse et tel un milieu défensif qui vient décrocher pour soutenir et apporter cette solution en appui, ses prises de balles dos au but sur des transmissions parfois très tendues pour conserver et orienter sont bluffantes. Et permettent toujours d’attirer sur lui avant d’attaquer l’espace créé derrière en se retournant et en réaccélérant.

La palette qu’offre Georgiy Sudakov a son équipe dans ces moments de construction est ainsi très large. Et en plus d’initier les actions, il peut aussi recevoir les ballons plus haut. Toujours plus penché à gauche, il peut s’adapter pour recevoir dans la densité de l’espace entre les lignes et réduire son temps de décision et d’exécution. Pour trouver toujours la profondeur ou pour isoler son ailier gauche. Capable aussi d’attaquer s’il le faut, cette profondeur entre le défenseur central et le latéral adverse. Le milieu ukrainien peut même avoir des comportements d’ailier partant d’un peu plus loin depuis le couloir gauche pour percuter, fixer un vis-à-vis, repiquer à l’intérieur et trouver un appui pour continuer à progresser ou tenter sa chance de plus loin. Le danger qu’est Georgiy Sudakov se matérialise ainsi selon plusieurs formes.

Sa vitesse de course balle au pied est aussi loin d’être négligeable. Etant tout à fait capable de conduire ainsi sur plusieurs mètres. Faisant du natif de Brianka une arme intéressante et compétente sur des phases plus verticales et directes. Un aspect de son jeu mis en évidence lors de cette phase de poules de Ligue des Champions 2022/2023 à 42% de possession de balle en moyenne pour les hommes de Jovičević.

Un positionnement moyen pouvant donc être régulièrement assez haut, notamment dans les rencontres très dominées du championnat ukrainien. Et qui se reflète sur ses statistiques. Avec 4 buts et surtout 11 passes décisives toutes compétitions confondues au dernier décompte. S’il tourne autour de la surface adverse, l’ukrainien peut réaliser ces projections, servir de plus loin par le centre ou armer des 20 mètres. Les offrandes sur coup pied arrêté et notamment sur corner s’ajoutant à ces chiffres.

Si Georgiy Sudakov est biberonné profondément aux moments de construction et à une domination territoriale de ses équipes depuis la formation, il comprend donc bien les enjeux dans les moments défensifs privilégiés que sont le pressing et la transition défensive.

En organisation plus médiane voire basse comme en Ligue des Champions cette saison, il a démontré sa capacité à contrôler son espace, à cadrer quand il le faut, à comprendre ainsi le plan de jeu défensif de son coach et à assurer certaines couvertures sans l’entrejeu. Sans là encore démontrer un volume de jeu démentiel à la récupération dans tous ces moments sans ballon évoquées. Même si l’échantillon reste réduit, durant la phase de groupe de la Ligue des Champions cette saison selon Fbref, Sudakov ne faisait partie que du Top 74 [1] en termes de tacles et interceptions le long de ces 6 rencontres. Atteignant la barre des 2,81 interventions défensives de ce type en moyenne par 90 minutes, loin des 8,09 actions de ce type du Top 1 en la personne de Manuel Ugarte du Sporting CP. Suffisant pour signer dans n’importe quel club néanmoins ?

L’international ukrainien a certes prolongé il y a quelques semaines avec son club formateur jusqu’en 2028, un transfert dans les prochains mois n’est pas à exclure. « Sudakov a un potentiel énorme et pourrait évoluer au FC Barcelone ou à Manchester City » confiait son entraineur en U19 Fernando Valente. Témoignant encore d’un certain type de club et d’un certain type de jeu qui conviendrait plus au milieu de terrain ukrainien.

« Sergio Conceição m’avait dit qu’avec la façon dont je jouais il y a un an ou deux, j’aurais deux ou trois clubs pour lesquels je pouvais jouer : dominant la possession du ballon, très technique… mais il me manquait quelque chose. J’ai ajouté à ces caractéristiques quelque chose que je n’avais pas : la partie défensive, l’agressivité, la réaction à la perte… Maintenant, avec ce que j’ai ajouté à mon jeu, je peux jouer dans n’importe quel club du monde » relatait Vitinha sur son passage au FC Porto. Une citation apportée ici car l’international portugais partage de nombreuses similitudes avec notre relayeur du Shakhtar.

Un exemple à suivre peut-être pour Sudakov qui est de deux ans le cadet du désormais milieu de terrain du Paris Saint-Germain. Le niveau affiché néanmoins cette saison dans les différentes coupes d’Europe, la rencontre face au Real Madrid à domicile en point d’orgue, rassure quant à la suite d’une carrière qui sera intéressante à suivre.

[1] Exprimant que 74% des milieux de Ligue des Champions ayant au minium joué 480 minutes cette saison ont de meilleurs résultats dans ce domaine que l’Ukrainien.

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Matthieu Monteiro

Football Analyst • Chroniqueur & Rédacteur • Ingénieur Informatique